L'histoire oubliée des bijoutiers gays, en bref

Levi Higgs est un historien spécialisé dans les bijoux gay. Dans un article récent (source), il a expliqué comment l'histoire des bijoutiers gay a été mise en sourdine, ou effacée. Est-ce que ces créateurs auraient connu la même carrière en étant « de l'autre bord » ? Est-ce un atout ? Voici un article sur les créateurs de bijoux qui permet de réfléchir sur des considérations plus générales concernant la sexualité :

Lorsque je suis exposé à la phrase « glitter and be gay » de la célèbre chanson, ce qui n'est peut-être pas un hasard lorsqu'on travaille dans le monde de la joaillerie, cela me fait souvent penser à l'homosexualité et au monde de la joaillerie fine. Il semblerait que les 2 soient faits pour s'entendre parfaitement, mais cependant on a beaucoup fait pour les éloigner.

Une caricature complètement dépassée du gay le présente bariolé de bijoux avec de grosses bagues roses efféminées, des chaînes en or à la Liberace ou encore des broches criardes. Pourtant, de tels exemples vivants sont plutôt rares.

Et s'il est vrai que de nombreux grands joailliers contemporains tels que Joel Arthur Rosenthal ou Shaun Leane sont ouvertement gay, certains de leurs illustres collègues du XXe siècle ont simplement vu leur homosexualité être effacée des livres.

Par exemple, au XXe siècle, il s'agissait de la malédiction du « célibataire endurci ». Truman Capote recevait nombre de ses amies à son domicile de la 5e Avenue, des femmes d'un certain rang qui recherchaient la compagnie de Capote. Notamment car il pouvait faire office d'ami et de confident sans les complications de l'attirance sexuelle qui peut se manifester dans le cadre d'une relation amicale entre une femme et un homme. Ce genre de personne n'appartenait à aucune catégorie sociétale, si ce n'est à celle des mâles charmants, adorables et surtout inoffensifs.

Similairement, il y a une relation spéciale qui se développe entre un joaillier gay et son client. Il agit comme une muse, une manifestation physique de ses rêves et de ses désirs. Une relation à la Pygmalion, mais sans cette idolâtrie possessive clairement misogyne.

Mais pourquoi ne parle-t-on pas de la vie privée de ses joailliers ? C'est peut-être cette discrétion qui leur a permis de connaître autant le succès. La liste des joailliers homosexuels du XXe siècle est pourtant longue :

  • Fulco di Verdura
  • Jean Schlumberger
  • Donald Claflin
  • Aldo Cippulo
  • Art Smith
  • David Webb
  • Kenneth Jay Lane

Ils furent tous des gens d'une certaine inclinaison sexuelle, qui ont extrêmement bien réussi et qui avaient des clients prestigieux.

L'une des plus grandes divas du XXe siècle et collectionneuse de bijoux fut Elizabeth Taylor. Elle a fait l'acquisition de pièces majeures en provenance de maisons comme Cartier, Tiffany, David Webb. Des habilleurs aux maquilleurs en passant par les coiffeurs, ou même ses partenaires, Elizabeth Taylor était littéralement entourée de « célibataires endurcis ». Il n'est donc pas étonnant que ses joailliers aient également appartenu à cette catégorie.

L'histoire d'amour entre Elizabeth Taylor et Richard Burton faisait constamment la une des journaux et des magazines. Leur relation éminemment hétérosexuelle était souvent citée ayant tant que raison de leur énorme collection de bijoux. Un exemple de l'origine de cette logique se trouve chez Cartier.

Le Love bracelet de Cartier fut créé à la fin des années 60. Il s'agit probablement de l'une des plus grosses ventes de la maison française. Il s'agit d'un bracelet en or plutôt simple, avec vis à pointeau noyée. On ne peut fixer ce bracelet qu'à l'aide d'un tournevis miniature… et de son partenaire. Cartier lança ce bracelet doré en grande pompe dans son magasin référence de New York en l'offrant à 25 couples célèbres, notamment à Taylor et Burton.

Aldo Cipullo, le jeune designer à qui l'on doit ce bracelet, est né à Rome. Il avait déménagé à New York afin de réaliser ses rêves. Lorsqu'il a disparu dans des circonstances tragiques en 1984 à l'âge de 42 ans, le New York Times avait rapporté qu'il avait été victime d'une double crise cardiaque à l'hôpital Saint-Vincent. Selon le compte Instagram @theaidsmemorial, Cipullo est mort de complications du sida, une information révélée dans le cadre de ses contributions à la mode et à la joaillerie.

Il y a une brève mention du rôle joué par Cipullo dans la création du bracelet Love, qui fut écrite dans un article consacré à une exposition organisée au Cartier Mansion. Elle raconte qu'après une rupture, il fut réveillé jusqu'à 3 heures du matin et qu'il eut l'idée de matérialiser une représentation de l'amour « qu'il était impossible de lui ôter ». Le web ne fait aucune mention de la sexualité de Cipullo. Et si Cartier ne cesse de célébrer son bracelet mythique, la maison n'a pas été très ouverte en ce qui concerne la vie personnelle de Cipullo

Le cas de Jean Schlumberger

Par contre, la sexualité de Jean Schlumberger a été quelque peu évoquée récemment. Il fut un designer légendaire de Tiffany & Co. Il était très proche de ses gros clients, tels que Jackie Kennedy, Elizabeth Taylor et Bunny Mellon. Cette dernière était devenue une très bonne amie de Schlumberger, elle lui commanda d'ailleurs énormément de bijoux.

Dans le catalogue d'une exposition consacrée à l'œuvre de Schlumberger, on mentionne son compagnon Luc Bouchage. De nombreuses photos le montrent sans censure.

Art Smith, un designer de bijoux afro-cubain, a connu de nombreuses difficultés tout au long de sa carrière en raison de ses origines et de sa sexualité. Après avoir étudié à la NYU, il a ouvert une bijouterie au cœur de West Village. Mais ne se sentant pas le bienvenu dans un quartier à majorité italienne, il déménagea sur la 4e West d'où il put s'exprimer sans pression en tant qu’homosexuel noir.

Ses créations ont fait la première page de Vogue et de Harper's Bazaar, il a même fabriqué des bijoux pour des membres du gratin tel que le duc Ellington et Eleanor Roosevelt. Il est mort en 1982 sans le sou. Aujourd'hui, ses bijoux et bracelets en argent se vendent pour des milliers de dollars. Ses pièces sont également exposées dans de nombreux musées.

Les joailliers, des gens discrets

Aujourd'hui, on pourrait croire que les créateurs gay n'ont aucune raison de se cacher, comme c'est le cas dans la mode vestimentaire. Mais ce n'est pas le cas. Mais pour être honnête, il y a d'autres facteurs qui expliquent cette discrétion. Les grandes marques n'ont pas la liberté des petites marques indépendantes. La plupart des joailliers, qu'ils soient hétérosexuels ou homosexuels, sont souvent très discrets. Certains refusent même d'être photographiés. De plus, de nombreuses maisons sont des institutions patriarcales dont le flambeau se transmet de père en fils.

Mais tout cela n'est pas immuable non plus. On peut notamment signaler que Tiffany et Cartier ont lancé des campagnes publicitaires ciblant les jeunes, parfois les couples gay en ce qui concerne les bagues de fiançailles.

Parmi les bijoutiers contemporains, on trouve des gens qui sont à la fois très discrets et transparents concernant leur sexualité. Le meilleur exemple est sans aucun doute Joel Arthur Rosenthal, un Américain installé à Paris qui est connu sous l'acronyme JAR. Ses clients sont triés sur le volet. Très discret, Rosenthal a fait l'objet d'un papier dans l'Economist qui précisait que Pierre Jeannet, un psychiatre qu'il a rencontré en 1966, était son partenaire d'affaires et dans la vie.

En quoi est-ce important ?

Alors que je faisais mes recherches pour cet article, de nombreuses personnes m'ont demandé en quoi la sexualité des bijoutiers importe, ne doit-on pas se concentrer sur le travail ? J'ai préféré ne pas répondre directement à la question, afin de ne pas initier un débat houleux. Mais je pense que c'est important. Pourquoi les personnes qui occupent des positions importantes préfèrent-elles ne pas évoquer leur sexualité de peur de nuire à leur carrière ? Avoir des informations en ce sens permettrait de mieux comprendre certaines facettes de leur travail, de leurs méthodes et de leur créativité.

Je reconnais que le sujet est énorme, que je l'ai simplement abordé en surface. Je pense néanmoins que l'homosexualité est un facteur qui permet à ces designers d'être plus proches de ses clients, d'avoir une certaine sensibilité. C'est en pratiquant leur art tout en étant fidèle à ce qu'ils sont qui leur a permis de devenir les grands artistes qu'ils sont devenus. Ils ont reçu un don qui doit être célébré au lieu d'être relégué au second plan.


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